1.
Kithic
Beltane, 1962, San Francisco
Aujourd’hui, ma vie a changé, et je danse de joie ! Cet après-midi, nous avons célébré Beltane dans le parc du centre-ville : nous, les membres de Catspaw, nous avons lancé des sorts merveilleux, là, devant tout le monde. Le soleil brillait, nous avons piqué des fleurs dans nos cheveux et enroulé nos rubans autour du mât de cérémonie. Puis nous avons joué de la musique avant d’appeler à nous une force qui nous a remplis d’une énergie lumineuse. Lorsque nous avons bu du vin de fleur de sureau, le monde nous a semblé magnifique. La Déesse était en moi : je percevais sa force vitale, et ma propre puissance m’a abasourdie.
J’ai su alors que j’étais prête à me donner à un homme – j’ai dix-sept ans, je suis déjà une femme. Soudain, j’ai croisé le regard d’un sorcier. Stella lui donnait un verre de vin. J’ai manqué défaillir en voyant ses lèvres charnues goûter le breuvage.
Stella nous a présentés : il s’appelle Patrick et il appartient au coven de Waterwind, de Seattle. Ce qui signifie qu’il est un Woodbane, tout comme moi et les autres membres de Catspaw.
J’étais fascinée par son visage, ses cheveux châtains striés de gris et ses fines pattes-d’oie au coin des yeux. Sans doute plus vieux que je ne l’avais cru, il devait avoir dans les cinquante ans.
Lorsqu’il m’a souri, mon cœur a chaviré. Il m’a tendu la main et je l’ai prise sans réfléchir. Il m’a emmenée à l’écart et nous avons parlé pendant des heures, assis sur un rocher où le soleil réchauffait mes épaules nues. Quand il s’est levé, je l’ai suivi jusqu’à sa voiture.
Nous sommes chez lui à présent. Il dort et moi je suis très, très heureuse. Quand il se réveillera, je lui dirai deux choses : « Je t’aime » et « Apprends-moi tout ce que tu sais ».
S.B.
* * *
Je m’étais déjà rendue une fois chez Sharon avec Bree, à l’époque où nous étions encore les meilleures amies du monde. C’est là que se tenait la réunion de Cirrus, ce samedi. J’étais curieuse de voir comment l’endroit affecterait le rituel puisque, selon les participants et le lieu, chacun de nos cercles était différent.
— Jolie baraque… a commenté Robbie en regardant le jardin manucuré et la grande maison de style colonial.
Le père de Sharon était un orthodontiste réputé pour sa clientèle haut de gamme. J’avais même entendu dire qu’il avait redressé les dents de Justin Timberlake.
— Tu l’as dit ! ai-je répondu en descendant de sa Coccinelle rouge.
L’un des voisins de Sharon devait organiser une fête, car nous avions eu du mal à nous garer tant il y avait de voitures le long du trottoir. J’ai frissonné en reconnaissant le véhicule de Hunter, autant d’appréhension que d’impatience.
Alors que j’allais sonner, Robbie a interrompu mon geste.
— Comment te sens-tu ? m’a-t-il demandé tandis que je le dévisageais sans comprendre.
Je m’apprêtais à feindre l’indignation, à lui rétorquer que j’allais très bien, mais je me suis ravisée et je lui ai souri.
Inutile de lui mentir. Robbie et Bree m’avaient sauvé la vie trois semaines plus tôt, lorsque Cal avait tenté de me tuer. Pour ne rien arranger, en début de semaine j’avais participé à la cérémonie au cours de laquelle Hunter avait dépossédé David de ses pouvoirs magyques. Depuis, j’avais du mal à trouver le sommeil. Et Robbie me connaissait trop bien. Il savait comment je me sentais à cet instant : nerveuse et vulnérable.
— J’espère que le cercle m’aidera à reprendre des forces, ai-je fini par avouer.
Satisfait par ma réponse, il a acquiescé et m’a laissée appuyer sur la sonnette.
— Salut ! a lancé Sharon en ouvrant la porte. Déposez vos manteaux dans le séjour, on va s’installer dans la salle de home cinéma pour avoir plus de place. Hunter m’avait prévenue qu’on risquerait d’être à l’étroit, et il n’avait pas tort.
Lorsqu’elle a tourné les talons, ses éternels bracelets en or ont tinté à ses poignets. Vu la taille du salon, déjà immense, je me suis demandé pourquoi nous ne pouvions pas rester là. Cirrus ne comptait plus que sept membres. Robbie s’est penché vers moi et m’a murmuré avec un sourire :
— Une salle de home cinéma ? Et pourquoi pas une salle de bal !
— Chut, ai-je chuchoté en riant.
Soudain, je me suis retournée en sentant qu’on me regardait. Hunter se dirigeait vers moi. Le reste de la pièce s’est comme évanoui, et c’est à peine si j’ai vu que Robbie partait saluer quelqu’un.
— Tu fais tout pour m’éviter, a déclaré Hunter avec douceur.
— Oui, ai-je reconnu, les yeux plongés dans son regard vert océan.
Depuis mardi, il avait téléphoné au moins deux fois chez moi, mais je ne l’avais pas rappelé. J’étais hantée par des images du rituel, des images de David brisé. Ce dernier avait gagné l’Irlande, où il séjournait dans un hospice dirigé par des Brightendale pour apprendre à vivre sans magye.
Ce n’était pas la seule cause de mon malaise. Hunter et moi, nous nous étions embrassés la veille de la cérémonie, et l’attirance que j’avais éprouvée pour lui m’avait étonnée… perturbée même. Puis, après le rituel, il m’avait donné un cristal magyque où il avait fait apparaître mon visage par la seule force de ses sentiments. Nous savions tous deux que quelque chose nous poussait l’un vers l’autre, comme une puissance incontrôlable. Nous n’y avions pas encore cédé. Comme je n’arrivais pas à savoir ce que je voulais, j’avais adopté la meilleure des tactiques : l’esquive.
— Je suis content que tu sois venue, m’a-t-il avoué d’un ton amène qui m’a rassérénée. Morgan… Tu as connu une expérience terrible, mardi. Et, crois-moi, ça n’a pas été facile pour moi non plus. En fait, c’est chaque fois un peu plus difficile. Cependant, le Conseil en avait décidé ainsi. Après ce qui est arrivé à Stuart Afton, je n’avais pas le choix, je devais exécuter la sentence.
J’ai acquiescé en silence.
— Tu sais, Morgan, quand une personne se tourne vers la Wicca ou, mieux, quand elle baigne dedans dès la naissance, elle entreprend un voyage qui se passe le plus souvent sans encombre. Elle étudie pendant des années, s’entraîne à appeler la magye et prend petit à petit conscience du cycle, du cercle, de la roue de la vie.
Un éclat de rire nous est parvenu de la pièce contiguë. En regardant par-dessus l’épaule de Hunter, j’ai aperçu Ethan qui ouvrait une canette et un autre garçon dont le visage me disait quelque chose. Comme il n’appartenait pas à notre coven, je me suis demandé ce qu’il faisait là.
— Toi, a poursuivi Hunter, tu n’as connu que des complications. La Wicca a toujours été pour toi synonyme de traumatismes… Tu n’as pas eu la possibilité de saisir toute la beauté de la magye, d’apprécier la joie qu’elle apporte, le plaisir d’apprendre, d’en savoir toujours plus…
J’ai hoché la tête sans le quitter des yeux. Mes sentiments à son égard s’étaient radicalement transformés. Avant, je le haïssais. Maintenant, il m’attirait plus que tout, sans que je sache au juste qui de nous deux avait changé…
— Ce que je voulais te dire, c’est que tu es passée par des moments difficiles. La magye peut t’aider. Et moi aussi… Si tu le veux bien.
Sans me laisser le temps de répondre, il a rejoint les autres et a demandé le silence.
* * *
Je comprenais mieux pourquoi Sharon avait voulu qu’on s’installe dans cette salle. Il y avait certes Cirrus au grand complet : Hunter, qui présidait notre coven, moi, Jenna, Matt, Sharon, Ethan et Robbie. Mais nous n’étions pas seuls. Près de la télé grand écran, Robbie était en pleine discussion avec Bree. Que faisait-elle là ? Elle appartenait à Kithic, le coven rival qu’elle avait formé avec Raven et Sky.
— Morgan, tu connais Simon ? m’a demandé une voix dans mon dos.
C’était Sky en personne, qui voulait me présenter le garçon que j’avais aperçu peu avant. Soudain, je me suis souvenue de lui : je l’avais vu à la soirée organisée quelques jours plus tôt par Magye Pratique.
— Salut.
— Salut, ai-je lancé en me tournant vers Sky. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que vous faites là ?
Elle paraissait nerveuse, ce qui ne lui ressemblait pas.
— Hunter et moi, nous avons une proposition à vous faire…
— Merci à vous tous d’être venus, a commencé Hunter d’une voix forte. Nous avons réuni ici ce soir deux covens : Cirrus, avec ses sept membres, et Kithic, qui en a six : Sky, qui le dirige, Bree Warren, Raven Meltzer, Thalia Cutter, Simon Bakehouse et Alisa Soto.
— Après en avoir longuement discuté, nous pensons qu’il vaudrait mieux fusionner les deux covens, a continué Sky.
À l’autre bout de la pièce, Bree a grimacé. Visiblement, elle non plus n’était pas au courant.
— Ce sont deux petits covens, a expliqué Hunter, et, de fait, notre énergie et nos pouvoirs en sont diminués. Si nous nous regroupons, Sky et moi présiderons ensemble les séances, ce qui décuplera l’énergie du groupe.
— De plus, le nouveau coven compterait treize membres, a repris Sky. Dans les arts magyques, ce chiffre possède des propriétés spéciales. Un coven de treize membres ne pourra être que plus puissant.
— Vous voulez qu’on fusionne ? a répété Jenna en jetant un coup d’œil vers Raven.
Jenna m’avait dit un jour que jamais elle ne pourrait être dans le même coven que Raven, qui avait brisé son couple. Cependant, son regard a glissé doucement vers Simon. Il lui souriait. Lors de la soirée chez Magye Pratique, je les avais vus discuter avec enthousiasme. Tant mieux, me suis-je dit. Peut-être que son attirance pour Simon lui permettrait de surmonter sa rancune contre Raven.
— Treize membres, c’est beaucoup, a objecté Alisa. On se sent mieux en petit comité, quand on connaît tout le monde.
C’était une élève de seconde – cheveux châtain clair, peau mate et grands yeux noirs – que je ne connaissais que de vue. Elle ne semblait pas avoir plus de quinze ans.
— Je comprends, a répondu Hunter du ton qu’il prenait toujours avant de me faire une démonstration de logique. Et je suis d’accord avec toi, l’approche intime est très importante dans un groupe. Nous devons être à l’aise les uns avec les autres. Pourtant, je t’assure que, dans quelques mois, nous apprécierons tous d’être plus nombreux, parce que nous nous sentirons solidaires et, par notre nombre, nous serons plus forts.
Alisa a opiné sans grande conviction.
— Quelle est la marche à suivre ? a demandé Robbie. On organise un vote ?
— Bien sûr, a répondu Sky aussitôt. Même si Hunter et moi sommes persuadés que c’est la meilleure solution, c’est à vous de choisir.
Un silence un peu gêné s’est installé, comme si personne n’osait donner son avis. J’ai alors pris mon courage à deux mains et je me suis lancée :
— Je trouve moi aussi que c’est une bonne idée. Il vaut mieux que nous nous unissions, que nous étudiions ensemble plutôt que chacun de notre côté. La magye peut s’avérer sombre et dangereuse. Plus on compte d’alliés, mieux c’est, à mon avis.
Douze personnes m’observaient. Pendant dix-sept ans, j’avais été timide et réservée, et ceux qui me connaissaient depuis longtemps devaient s’étonner que je m’exprime soudain si facilement. Mais j’avais vécu tant de choses au cours du dernier mois que je n’avais plus assez d’énergie pour me sentir gênée en public.
— Je suis d’accord, a déclaré Bree, brisant ainsi le nouveau silence qui avait accueilli mon intervention.
Elle me regardait avec bienveillance et nous nous sommes souri, comme avant.
Ensuite, tout le monde a voulu prendre la parole en même temps. Au bout de vingt minutes de discussion animée, nous avons voté. La proposition a été acceptée : les deux covens fusionneraient. Nous serions treize membres et nous garderions le nom de Kithic. J’espérais que la fin de Cirrus m’aiderait à tourner la page.
* * *
Nous avons formé ce que je considérais comme un « mini-cercle » : nous n’avons pas accompli le rituel jusqu’au bout. Nous nous sommes simplement donné la main, et Hunter et Sky nous ont demandé de faire des exercices respiratoires.
Ensuite, Hunter a déclaré :
— Comme certains d’entre vous l’ont déjà découvert à leurs dépens, la Wicca peut se révéler effrayante. Ce qui n’a rien de surprenant, puisque nous possédons tous, au fond de nous-mêmes, la capacité de faire le bien comme le mal. Or nos choix façonnent le monde comme ils façonnent la Wicca. Face à cela, le cercle peut vous aider à vaincre vos peurs. Plus vous en saurez sur vous-mêmes, plus il vous sera facile de puiser dans la magye qui est en vous.
— À tour de rôle, a repris Sky, nous allons décrire notre plus grande peur. Thalia, tu commences.
Thalia était une grande fille que je ne connaissais pas, plutôt large d’épaules, dont les cheveux longs ondulaient jusqu’à la taille.
— J’ai la trouille de monter en bateau, a-t-elle confié en rougissant. Chaque fois, je crois qu’une baleine va renverser l’embarcation… et que je vais me noyer. Même sur une barque, au milieu d’un petit étang, je perds tous mes moyens…
Matt a étouffé un ricanement, ce qui m’a profondément agacée.
Robbie était le suivant. Il a regardé Bree avant de dire :
— J’ai peur de ne pas être assez patient pour obtenir ce qui me tient le plus à cœur.
Robbie et Bree sortaient plus ou moins ensemble. Cependant, alors qu’il l’aimait à la folie, elle restait prudente et ne semblait pas prête à se lancer dans une histoire sérieuse.
Bree a baissé les yeux, ce qui n’a pas échappé à Thalia. Quelques semaines auparavant, j’avais entendu dire que cette dernière s’intéressait à Robbie. Si Bree ne faisait pas attention, Thalia risquait de s’engouffrer dans la brèche.
— J’ai peur d’être faible, a poursuivi Ethan, et de perdre quelqu’un de vraiment formidable.
Depuis qu’il sortait avec Sharon, il ne fumait plus de joints parce qu’il savait que ça la dérangeait. Au même instant, elle a levé les yeux vers lui et l’a rassuré :
— Je te fais confiance. Moi, ce qui me terrorise, c’est l’idée qu’un jour je mourrai.
Ensuite, Jenna a déclaré qu’elle avait peur de manquer de courage ; Raven, elle, ne craignait rien de plus que de perdre sa liberté ; quant à Matt, il redoutait que personne ne le comprenne. Je me suis retenue de lui rétorquer qu’il devait d’abord se comprendre lui-même, car ce n’était ni le moment ni l’endroit.
— J’ai peur de ne jamais obtenir ce que je désire, a déclaré Bree d’une petite voix, les yeux rivés sur le sol.
— J’ai peur d’éprouver un amour non partagé, a murmuré Sky, son regard noir plus énigmatique que jamais.
— Moi, c’est le feu qui me terrifie, a poursuivi Simon.
Ses mots m’ont fait sursauter. Mes vrais parents étaient morts brûlés vifs, et Cal avait essayé de me tuer de la même manière lorsque j’avais refusé de rejoindre la conspiration de sa mère. Moi aussi, j’avais peur du feu.
— Je crains ma propre colère, a murmuré Alisa, ce qui m’a surpris parce qu’elle semblait très douce.
Puis mon tour est venu. J’allais dire que, moi aussi, le feu m’effrayait. Mais, curieusement, je me suis ravisée. Le regard de Hunter me faisait l’effet d’un projecteur braqué sur les recoins les plus sombres de mon âme.
— J’ai peur de ne jamais savoir qui je suis, ai-je avoué finalement.
Hunter était le dernier à passer.
— J’ai peur de perdre d’autres personnes que j’aime, a-t-il conclu d’une voix claire.
Mon cœur s’est serré. Son frère était mort à l’âge de quinze ans, assassiné par le taibhs qu’il avait invoqué. Et ses parents avaient disparu depuis plus de dix ans. Je me suis rappelé qu’il avait aussi une petite sœur : il devait s’inquiéter pour elle en permanence.
En levant la tête, j’ai vu qu’il me dévisageait et j’ai frissonné comme si l’air s’était soudain chargé d’électricité.
L’instant d’après, nous avons brisé le cercle : la séance était terminée. Je n’avais pas envie de rester discuter avec les autres. Les événements de la semaine passée m’avaient affectée davantage que je ne voulais bien l’admettre. Heureusement, les vacances de Noël avaient commencé. Je comptais profiter de cette coupure pour faire le point sur tout ce qui m’était arrivé depuis la rentrée.
J’ai attrapé mon manteau et je me suis approchée de Robbie pour lui demander de me ramener. Bree et lui, blottis l’un contre l’autre, se chamaillaient tendrement. Au même instant, Hunter s’est approché de moi et m’a murmuré à l’oreille :
— Tu veux que je te dépose ?
Comme Robbie était visiblement soulagé de pouvoir rester un peu seul avec Bree, j’ai accepté.